Auteur, carnet de bord #06 – l’heure des comptes

Carnet bord Buty
Carnet de bord de Pierre Buty

Avec la rentrée, tout s’accélère. Les semaines disparaissent dans un grand aspirateur, et nous voilà déjà fin octobre. Il s’en est passé des choses depuis l’été !

Festivals en série

La saison a été une longue succession de festivals ludiques. Parmi les dates phares de la saison, le festival de Vichy (mi-septembre) et la grande messe d’Essen (début octobre) faisaient figure d’incontournables.

Au final, je ne suis allé ni à l’un, ni à l’autre. Je n’étais pas satisfait de l’avancée de mes projets et je n’ai pas voulu risquer du temps, de l’argent et mon crédit auprès des éditeurs pour leur proposer des jeux qui n’étaient pas au niveau.

J’ai préféré me faire inviter dans des événements locaux, à la fréquentation plus modeste mais aussi plus détendus. Les organisateurs étaient heureux de proposer des tables aux auteurs afin qu’ils puissent rencontrer le public. J’ai ainsi profité de l’hospitalité de Chamboultou (Ussel, fin août), d’Octogone (Lyon, début octobre) et de « Vous êtes joueurs ? » (Romans, fin octobre.)

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Le lecteur averti aura remarqué que « Vous êtes joueurs ? » peut aussi s’appeler, de manière plus rock-n-roll peut-être, le « Festival des jeux de Romans-sur-Isère ». C’est dans la Drôme, pas en Isère. C’est dit.

Chaque évènement a son caractère bien à lui, ses rituels, ses contraintes, ses personnalités. Il faudrait écrire un article pour parler de chacun d’eux. (Ca tombe bien, je crois qu’Arnaud le fait et là.) A chaque fois, je suis impressionné par l’énergie dépensée par les bénévoles années après années pour permettre de tels rassemblements, simplement pour le plaisir de partager ce qu’ils aiment avec des inconnus. Un immense merci à eux !

Ces trois rendez-vous m’ont permis de tester l’Or des Sirènes, Sierra et T-Rex avec le grand public, vérifiant d’un mois à l’autre comment les changements que j’y apportais étaient perçus par les joueurs. Ce sont des retours précieux, mais qui ne sont pas sans prix. Une table en festival se réserve plusieurs semaines ou mois à l’avance ; cela m’engageait à tenir un certain rythme. Tous les mois, mes jeux devaient avoir assez changé pour que ça ait un intérêt de les montrer, et être assez solides pour que j’ose les présenter au public. En gros, tous les mois, j’avais deux semaines de rush.

Vous comprendrez que je voie venir avec un certain soulagement une longue période sans festivals. Il n’y a à ma connaissance pas d’autres événements en Rhone-Alpes, et le prochain grand rendez-vous sera le FIJ de Cannes à la fin février. Cela me laisse quatre mois pour finir tranquillement les projets existants et laisser incuber de nouvelles idées.

C’est pas mal, des fois, d’avoir du temps.

Bilan financier

La fin de l’été, c’est aussi la période où je peux comptabiliser mes droits d’auteur du premier semestre. Ils sont normalement versés courant juillet, et certains éditeurs mettent un point d’honneur à payer à l’heure dite. Mais il arrive que ça traîne un peu et je dois souvent attendre fin septembre pour être fixé sur mes gains de l’année.

On ne peut pas dire que 2022 aura été une année faste. Caravanes n’a pas encore épuisé son premier tirage français et commence à peine à vendre à l’international. Cerbère a eu quelques commandes outre-mer, mais la chute de ses ventes dans l’Hexagone, commencée cet hiver, s’est confirmé au deuxième semestre. Quand à 1400, il poursuit sa descente paisible, se vendant un peu moins chaque semestre en attendant l’épuisement des stocks.

Tout cela cumulé donne environs 10 000 euros de royalties, dont je devrais reverser plus de 1500 euros à l’URSSAF en cotisations sociales. Ajouté aux 4000 euros du premier semestre, cela me donne un revenu net avant impôt de 12 500 euros pour mon activité d’auteur cette année.

Est-ce bien ? Ca dépend des objectifs qu’on se donne. Pour un « nouvel » auteur, qui fait de la création sur son temps libre en plus de son vrai boulot, c’est une belle somme. Pour moi, qui essaye d’en faire mon métier, c’est très loin du compte. C’est moins que les années précédentes. Surtout, c’est la moitié de ce qu’il me faudrait pour boucler mon budget annuel. Que faire ?

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Ca résume assez bien la situation.

Une partie de la réponse est de maintenir d’autres gagne-pains. Je ne suis pas à plaindre : mon « job alimentaire » est de donner des cours de Game Design dans les écoles de jeu vidéo, ou de réaliser des prestations ponctuelles pour des studios ou des éditeurs ayant besoin d’un coup de main sur un projet. C’est un travail intéressant pour un salaire correct.  Mais c’est à double tranchant : plus je prends des missions pour supporter ma création, moins j’ai de temps à y consacrer. Cela retarde d’autant le moment où je pourrais réellement en vivre.

L’autre solution est de demander de plus grosses avances sur droit à la signature de mes jeux. Déjà, je dois signer plus de jeux, plus vite. Ca reste le nerf de la guerre. Mais lorsque ça arrivera, je devrais prendre garde à négocier de meilleurs termes. J’ai longtemps été négligent sur la question de l’avance, considérant que puisque ça ne changeait pas le montant total de mes gains, ça ne changeait rien. Erreur : ça change beaucoup de choses, et il faut que j’y fasse plus attention. C’est une question qui mérite d’être discutée en profondeur dans un prochain article.

Et mes autres projets dans tout ça ?

Cartaventura : Caravanes

Le jeu est sorti, promu, et à part garder un œil sur les réactions qu’il provoque et attendre mes royalties, je n’ai plus grand-chose à faire dessus. Je peux le retirer de mon fil d’actualité.

Cartaventura : Galilée

C’est le gros chantier de cet automne. Entre deux festivals, j’ai pu établir toute la structure logique de l’épisode (que dire dans quelle carte, quels chemins mènent aux différentes fins, quels choix proposer, etc.) Pour faciliter le travail, j’ai accordé peu d’attention à la qualité du texte de l’épisode, me contentant d’un grossier résumé de l’action.

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Cette table basse est interdite au public : épisode de Cartaventura en cours de construction

J’ai présenté le résultat à la mi-octobre à Simon et Thomas, qui ont été ravis de le trouver si abouti. Il faut dire que depuis la première ébauche du mois d’avril, ils n’avaient pu voir aucun progrès sur l’épisode et commençaient à douter qu’il soit bouclé à temps. Mais à part un changement à opérer dans les fins du scénario, ils n’ont eu que peu de choses à redire. Nous avons signé l’épisode dans la foulée.

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Ca méritait un petit highlight !

Prochaine étape : leur montrer une version tenant compte de leurs retours (ce qui devrait être fait dans une semaine), puis me mettre à écrire pour de bon. Cela m’occupera le plus clair de novembre.

L’Or des Sirènes

Peu de choses ont changé pour l’Or des Sirènes. Je l’ai montré sur mes tables à Chamboultou et à Octogone, où il a fait un tabac auprès des enfants des exposants (plutôt bon signe). Tous ceux qui l’ont essayé se sont accordés à dire que c’était un excellent jeu, et sans me donner le moindre soupçon de chose à améliorer.

C’est tant mieux ! C’est les réactions que j’espérais, qui valident le travail de refontes successives effectuées sur ce projet depuis ses débuts. Je crois que là, je peux enfin dire que ce jeu est fini. Maintenant, il faut qu’un éditeur s’en empare.

Et sur ce plan là, les choses traînent. ODS est actuellement entre les mains de quatre maisons d’édition. Toutes s’étaient montrées enthousiasmées par le projet au début de l’été, mais j’attends toujours leur réponse.

Il y a des explications à ça. ODS peut être un projet compliqué à fabriquer, qui nécessite de bien étudier les solutions de production avant de s’engager ; les éditeurs ont aussi pris des vacances, puis ont eu une rentrée aussi chargée que la mienne. Mais quand même : certains jeux sont signés dans la semaine. Quatre mois d’attente, ça n’est pas un bon signe. Je croise les doigts.

Sierra

Autre gros chantier de l’automne, Sierra s’est complétement transformé d’un festival à l’autre. Cherchant le bon compromis entre la création de paysages, des rapports bienveillants entre joueurs et un système de score engageant, j’ai testé différentes formules, avec plus ou moins de succès.

A Chamboultou, c’était un échec : les joueurs passaient la partie le nez dans leurs points, il n’y avait aucune communication entre eux et les paysages partaient dans tous les sens.

A Octogone, cela marchait beaucoup mieux : les joueurs créaient désormais un paysage commun à deux, et marquaient leurs points chacun de leur côté. Les rapports entre joueurs étaient décrits comme très agréables, voir « questionnant » (ce qui est un compliment qu’on ne reçoit pas tous les jours).

Pour « Vous êtes joueurs ? », j’avais fait une passe d’équilibrage sur les différents objectifs afin de les rendre plus justes et plus compréhensibles. C’était mieux, mais pas encore parfait. En tout cas, les réactions des joueurs ont confirmées celles d’Octogones : le jeu plaît par sa beauté, sa fluidité et le rapport particulier qui s’installe entre joueurs. Le scoring est généralement considéré comme engageant et excitant, mais certains lui reprochent d’être trop cérébral et mathématique, ce qui contrarie l’ambiance contemplative et le thème de la randonnée promise par les visuels.

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Sierra à « Vous êtes joueurs ? »

En somme, en dépit des progrès indéniables réalisés depuis le mois de juin, Sierra retombe un peu sur les mêmes écueils. Cet aspect mathématique peut-il être remplacé par un meilleur ressort qui placerait tout aussi bien les joueurs dans le type de relations que je vise, ou est-ce une nécessité que je dois assumer ? Dois-je peaufiner la formule actuelle ou continuer à expérimenter ? Affaire à suivre.

T-Rex

J’avais amené T-Rex à Chamboultou pour présenter la dernière version aux joueurs. Les quelques parties qui s’y sont déroulés étaient très encourageantes. Les joueurs s’y sont beaucoup amusés. Ceux qui connaissaient bien Cerbère ont déclaré y trouver le même plaisir, mais en plus simple à expliquer. J’étais plutôt content de moi.

Malheureusement, ça n’a pas été l’avis des équipes de la Boîte de Jeu et d’Origames. Début septembre, ils m’ont annoncé que cette formule n’arrivait pas à les convaincre, et qu’ils ne souhaitaient pas poursuivre dans cette direction. C’était un coup dur : j’avais passé beaucoup de temps sur ce projet, et lui avait donné priorité sur beaucoup de choses. Je vous laisse imaginer ma frustration lorsque j’ai dû le mettre à la benne.

A quelque chose malheur est bon : cette remise à zéro m’a incité à explorer une autre piste que je n’avais jusqu’alors pas souhaité suivre. Plus radicale dans sa simplification du jeu, elle débarrasse le joueur de tout l’aspect gestion de main et des réflexions que cela implique. Résolument orientée vers un public familial, je craignais qu’elle ne manque d’intérêt pour les joueurs adultes qui avaient été les apôtres de Cerbère.

Trop bancale pour apparaître à Octogone, cette nouvelle direction a finalement fait ses preuve auprès de mon cercle de testeurs à partir de la mi-octobre puis du public de « Vous êtes joueurs ? » une semaine plus tard. C’est simple, immédiat, rythmé, les joueurs courent, suent, éclatent de rire… Il reste du taf, mais ça a l’air sur de bons rails.

Reste à voir ce qu’en diront mes éditeurs. Si cette formule ne leur parle toujours pas, il sera temps d’enterrer le projet et de passer à autre chose.

Pole-Bound

Pas d’avancée sur ce projet.

Tromelin

Pas d’avancée sur ce projet. Vu le peu de travail réalisé dessus et le fait que ni Johan ni moi n’y sommes retournés depuis un an, je pense qu’il est raisonnable de le retirer de ces pages. D’autres concepts prendront vite sa place.

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Dites au revoir à Caravanes et Tromelin !

Une rentrée chargée, donc. Maintenant que les choses se tassent un peu, j’espère bien tenir ce journal plus régulièrement. C’est dommage d’avoir trop à dire à la fois sans pouvoir entrer dans les détails.

A dans un mois !

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Un énorme merci à tous les tipeurs pour leur contribution, vous êtes géniaux !

Veuillez noter qu’il se peut que les jeux ne soient pas neufs, ils ont certainement servi aux tests.

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